« Looking for B », d’après les textes de Charles Baudelaire, Théâtre du Pont-Neuf à Toulouse


B comme Baudelaire !
 
C’est le premier volet d’une trilogie, montée à la gloire du plus rock n’roll des poètes français : « Looking for B » – traduire « À la recherche de Baudelaire » – qui est présenté actuellement au Théâtre du Pont-Neuf. Solitude ontologique flirtant avec la folie, mépris de la foule, génie littéraire, mais aussi extrême lucidité face au monde qui va, rien n’échappe au coup de pinceau de Laurent Pérez. Avec L’Émetteur Compagnie, il signe là un joli tableau de maître.

Derrière un tulle noir qui le sépare du monde, un corps d’homme apparaît, vulnérable, comme découpé dans l’inquiétude. Cet homme, saisi dans un instant d’abandon métaphysique, c’est Baudelaire, le compagnon de nos adolescences frondeuses. Incarné par un Laurent Pérez habité, chemise blanche et pantalon noir, on le regarde d’abord expulser péniblement les vers de l’Albatros, l’un des autoportraits les plus admirables de l’histoire de la poésie, même s’il a été un peu délavé par des litres de récitations écolières. Puis un autre personnage fait bientôt son entrée, promenant partout où il y a un peu d’ombre son profil diaphane. Ce dandy, à la fois burlesque et inquiétant, a été confié à Mathieu Hornain, et l’on comprend pourquoi : il colle parfaitement à son physique délicat.


Il est donc l’autre Baudelaire, retiré du monde et de lui-même, insomniaque, irrésistible consommateur de vin et de drogue, regardant l’existence du haut de sa chaire comme de sa conscience. Visiblement, le comédien se délecte à jouer les purs esprits, moquant ici George Sand, là les femmes en général, là encore la foule imbécile. À côté, Laurent-le-Ténébreux n’a pas besoin de trop en faire pour apparaître plus vulnérable, plus humain… et donc plus tragique. Dans un inévitable pas de deux, chorégraphié au cordeau, les deux hommes dansent une dualité maladive et empoisonnée… Laurent et Mathieu. Mathieu et Laurent. Le poète de l’Idéal et son double spleenien. Symétriquement impeccables.


Texte, songes et vidéo


Laurent Pérez signe cette mise en scène, sobre, juste, et soutenue un peu aussi par le décor médiéval d’Éric Sanjou (quel curieux machin que cette chaire dessinée comme un échafaud). Comme dans une lanterne magique, défilent des images qu’on croit être des songes. Ici, une scène de torture avec Baudelaire en bourreau de lui-même. Là, une valse brièvement exécutée avec une Beauté de chiffon. Là encore, l’homme trinquant avec son alter ego… Les tableaux-vidéo de Mathieu Hornain, hommage à la modernité du poète élevée au rang d’art poétique, ou les effets de clair-obscur, installent la narration, dans un xixe siècle décadent et fantastique. Que dire ? Ces instants-là sont absolument parfaits : c’est un peu comme si les contes d’E.T.A. Hoffmann avaient été peints par le Caravage.

Au cœur, donc, de cette machine théâtrale bien huilée, Dr Baudelaire et Mr Charles nous livrent par petites touches leur partition littéraire. Des textes, évidemment remarquables, à commencer par « Le monde va finir », extrait des Fusées, et qui nous cueille littéralement par sa clairvoyance. Quel tableau, en effet, pour sonner le glas de la pièce, que cette Cassandre en complet noir, debout face au public, et dont les vaticinations implacables ont été accomplies un siècle et demi plus tard. Bluffant. Avant cela, et tout au long de la pièce, des pages détachées des Fleurs du mal, des Petits poèmes en prose, mais aussi de quelques bribes des journaux intimes plus confidentiels, Hygiène, Mon cœur mis à nu, nous ont rappelé, amnésiques consommateurs de théâtre que nous sommes !, la puissance de l’art baudelairien, la portée de son verbe. Et, au-delà des obsédantes questions du Bien et du Mal, c’est le Beau que l’on trouve partout dans chacun de ses mots. Et ça, c’est très rassérénant.


Bénédicte Soula
Les Trois Coups
www.lestroiscoups.com
Looking for B, d’après les textes de Charles Baudelaire

L’Émetteur Compagnie
Conception et mise en scène : Laurent Pérez
Avec : Laurent Pérez, Mathieu Hornain
Création vidéo et son : Mathieu Hornain
Lumière : Aurélien Bovet
Assistance mise en scène : Audrey Gary
Création décor : Éric Sanjou
Création costumes : Éric Sanjou
Régie lumière : Aurélien Bovet
Coproduction : Théâtre du Pont-Neuf, Le Vent des signes, L’Été de Vaour

Avec le soutien du conseil régional Midi-Pyrénées, du conseil général de la Haute-Garonne et de la ville de Toulouse

Théâtre du Pont-Neuf • 8, place d’Arzac • 31000 Toulouse
Réservations : 05 62 21 51 78
www.theatredupontneuf.fr


Du 9 au 19 novembre, à 19 h 30 du mardi au jeudi, à 21 heures le vendredi, relâche le lundi, représentation suivie d’un concert de Dimoné le samedi
Durée : 1 h5 (3 heures le samedi)
8 € | 10 € |12 € (16 € à 20 € le samedi)

Source: www.lestroiscoups.com
Interpretation

Demeures de Baudelaire