LA FOLIE BAUDELAIRE de Roberto Calasso, traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro


- PATRICK KÉCHICHIAN
24.11.2011
Un livre de Roberto Calasso est comme une forêt, une ville, une immense bibliothèque. On y entre avec désir et crainte – celle d’être englouti. Mais très vite, la crainte disparaît, et le désir trouve à se satisfaire au-delà de toute mesure. Jamais cependant on ne domine le lieu, jamais on ne l’embrasse d’un seul regard. On y circule, séduit, émerveillé.

Dès les premières pages de La Folie Baudelaire cela se vérifie. Plus encore que dans les livres précédents de Calasso, cette vérification se fait révélation. Car elle nous place, par l’entremise de Baudelaire, à l’origine même des tourments et questions de notre modernité – et ce mot, tellement pluriel, est dûment interrogé par Calasso. De cette modernité, écrit-il, Baudelaire visait à « tirer l’essence, à l’isoler comme un élément chimique, à en enregistrer le frémissement nerveux, particulier et continu, qui la rongeait et l’exaltait depuis toujours ».

Pourquoi La Folie Baudelaire ? Parce qu’un certain jour de 1862, Sainte-Beuve, ce « maître de la réticence », conféra à l’auteur des Fleurs du mal un stupéfiant « certificat d’inexistence ». Parmi quelques sulfureuses amabilités, on peut lire ceci : « M. Baudelaire a trouvé moyen de se bâtir, à l’extrémité d’une langue de terre réputée inhabitable et par-delà les confins du romantisme connu, un kiosque bizarre, fort orné, fort tourmenté (…). Ce singulier kiosque, fait en marqueterie, d’une originalité concertée et composite, qui, depuis quelque temps, attire les regards à la pointe extrême du Kamtchatka romantique, j’appelle cela la folie Baudelaire. »

Cette page, qui avait étrangement contenté le poète et qui scandalisera Marcel Proust, a été amplement commentée. Roberto Calasso ne fait pas de l’histoire littéraire. Il met à profit les données de celle-ci pour appuyer, sur des bases solides, nullement aléatoires, un propos qui est sien. Superbement sien. Et la plume du savant critique n’a pas besoin de changer d’encre pour devenir celle de l’écrivain. D’autant plus nettement que Baudelaire, pratiqua lui-même la critique (comme nombre de ses contemporains), et s’y révéla.

CALASSO AVANCE TEL UN SOMNAMBULE
L’ampleur et la largeur de vue du livre, les perspectives qu’il ouvre sont proprement fascinantes. Pages admirables sur la bêtise, l’ennui… Les chapitres s’enchainent, comme en une divagation savamment  calculée. Calasso avance tel un somnambule, jouant des correspondances et des coïncidences de l’histoire – mais il sait parfaitement où il va. Tout est là, la peinture, analysée avec une attention jubilatoire, d’Ingres à Manet et Degas, sans oublier le bien-aimé Constantin Guys (seul le génial et très baudelairien graveur Charles Méryon est curieusement absent), comme la littérature, de Racine à Mallarmé, Rimbaud et Laforgue, de Joseph de Maistre à Paul Valéry…

Chopin lui-même, que Delacroix écoute passionnément, est entrevu par une fenêtre, à Nohant. Quant au lecteur, il se perd… non, il se trouve dans les labyrinthes du siècle et d’une immense demeure. D’une ville aussi, Paris, ce « chaos à l’intérieur d’un cadre ». Un siècle, une demeure et une capitale au milieu desquels ne trône pas, minéralisé, le génie de Baudelaire. Ce génie, Calasso le montre en mouvement, l’âme et l’esprit dilatés, le « cœur mis à nu », transcrivant ses foudroyantes intuitions.

L’art de la citation est ici porté à une sorte de perfection. Oui, c’est bien un art : pour le signifier, le texte n’est alourdi d’aucun appel de note ; si l’on veut connaître l’origine des citations ou des illustrations, les indications sont données en fin de volume. On feuillette alors distraitement ces dernières pages en cherchant quel compliment pourrait bien être à la hauteur d’un tel livre.

LIRE AUSSI : Sous le signe de Baudelaire   (Gallimard, 412 p., 28 €), réunissant 15 essais du grand poète Yves Bonnefoy qui forment à la fois un dialogue et une lecture de son œuvre, et L’Idée si douce d’une m ère, Charles Baudelaire et Caroline Aupick , de Catherine Delons (Les Belles lettres, 240 p., 25 €).

PATRICK KÉCHICHIAN

La Croix
Article paru dans l'édition du 24 novembre 2011
Source: http://www.la-croix.com 

Roberto Calasso sur Wikipedia:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Roberto_Calasso


   

    La folie Baudelaire
    Broché : EUR 28,50
    Broché: 485 pages
    Editeur : Editions Gallimard (20 octobre 2011)
    Langue : Français
Interpretation

Demeures de Baudelaire