Baudelaire ou la littérature absolue


Le Magazine Littéraire - Éditorial - 24/11/2011

- Joseph Macé-Scaron

Baudelaire. Ce grand pourvoyeur d’espérance, contempteur de la bêtise et des beaux-arts, avait élu domicile, pour reprendre le mot de Sainte-Beuve, à la pointe extrême du Kamtchatka romantique. Deux livres nous rappellent - et avec quel éclat ! - son déni de finitude. Le premier, Sous le signe de Baudelaire (1), réunit quinze essais qu’Yves Bonnefoy lui a consacrés. Il s’ouvre sur la préface de l’édition de 1954 des Fleurs du mal et se clôt avec « Baudelaire parlant à Mallarmé ». Du mol édredon de la chair des créatures de Rubens à l’intrusion du bruit dans la composition poétique (« J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres/Le bois retentissant sur le pavé des cours »). Le second livre, La Folie Baudelaire (2), est l’oeuvre de l’écrivain et érudit italien Roberto Calasso, qui met au jour rien de moins que le « système nerveux » du poète, en nous faisant cheminer dans un musée vivant où les galeries ont pour noms Ingres, Flaubert, Rimbaud, Valéry...

Un monde désolé et dangereux où nous descendons, « sans horreur, à tâtons, à travers des ténèbres qui puent ». Mais qui mieux que Baudelaire, s’interroge Yves Bonnefoy, est parvenu « avec tant de modestie exigeante » à quitter les hauteurs intimidantes de l’intuition poétique pour gagner la condition ordinaire ? Le signe noir de Baudelaire suit le chemin inverse du cygne immaculé mallarméen. De ce point de vue, Bonnefoy et Calasso, partant de contrées littéraires situées aux antipodes, parviennent à la même clairière, où les mots se suffisent à eux-mêmes et n’ont nul besoin d’un paravent esthétisant. C’est que toute oeuvre d’art recèle un « fond animal obscur » qui n’est jamais, finalement, que le refus d’avoir à rendre des comptes à l’intelligence.

Il est périlleux de commenter ici des livres aussi riches, tant par la réflexion que par le style. Un seul chapitre suffirait à nourrir un essai. Une image renvoie à une autre image qui renvoie à une autre image, et ainsi à l’infini, comme dans les lustres-miroirs vénitiens. On se souviendra longtemps de l’analyse par Calasso du rêve que Baudelaire raconta dans une longue lettre à son ami de défiance, Asselineau. Un rêve plus étrange et pénétrant que tous les contes d’Edgar Poe où l’on retrouve l’ombre du dieu Mithra.

On goûtera aussi la manière dont Bonnefoy dépeint l’auberge baudelairienne où le lecteur vient reprendre des forces, « auberge du coeur, dernière auberge nocturne ». Elle est mauvaise et déserte, mais à ses carreaux, souligne l’auteur, brillent des moments d’espoir. Cette auberge, raille l’inénarrable Sainte-Beuve, est une folie asiate. Curieuse et furieuse coïncidence : dans la clinique du docteur Blanche dont nous avons parlé ici, Nerval a rêvé qu’il était enfermé dans un kiosque oriental, sordide lanterne magique, où passaient dans une lumière bleuâtre des images qui le terrifiaient. Espoir et effroi, les deux piliers du portail par lequel on entre dans l’oeuvre baudelairienne, cet avant-poste de la littérature absolue.

Par Joseph Macé-Scaron

Source:  Le Magazine Littéraire  - http://www.magazine-litteraire.com 
Interpretation

Demeures de Baudelaire