Le dialogisme dans Les Fleurs du Mal et Le Spleen de Paris de Baudelaire


                        - Saket Walid
Introduction

Comprendre soi et le monde dans toute leur complexité constitue un projet cher à l’être baudelairien rongé par le mal dégradant du spleen et constamment angoissé par le sentiment néfaste de la solitude. Dès lors la présence d’un autre capable d’atténuer ces maux devient pour lui un besoin de plus en plus insistant. L’impossibilité de trouver cet autre dans la réalité affligeante, mène le poète à le créer dans son œuvre d’art pour pouvoir dialoguer avec lui et partager avec lui les souffrances et les rares moments de joie. Mais qui pourrait-il être cet autre qui serait son pendant et son miroir ? Sans trop s’égarer, l’on dira que cet autre n’est que les figures et les personnages peuplant Les Fleurs du Mal et Le Spleen de Paris. En effet, le lecteur sollicité dès la préface par l’apostrophe  « -Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère! » et parcourant les deux œuvres baudelairiennes devient sensible aux jeux de dédoublements et de miroirs qu’entretient le poète avec ses figures et ses personnages. A vrai dire, ce dernier cherche à évacuer son mal métaphysique et ses insuffisances en les projetant dans ses créatures qui deviennent ses alter égos renvoyant à sa propre condition et sa propre misère. Ceux-ci deviennent les incarnations des différentes facettes de son être. Chacun d’eux est conçu comme ‘’un fragment identitaire ‘’ de son moi éclaté, pour reprendre l’expression de J. Starobinski. Ils fonctionnent comme des instances poétiques éclairant ce moi profond et complexe .C’est dans cette perspective que nous entendons parler du dialogisme dans Les Fleurs du Mal et Le Spleen de Paris. En effet, le poète se décentralise pour se démultiplier dans ses personnages et ses figures suivant le principe de la dépersonnalisation, son but état d’accéder à la vérité de soi et du monde. Se perdre et fusionner dans l’autre sont désormais les voies authentiques d’une meilleure compréhension de soi.

Résumé :

 Le concept de dialogisme a été instauré par le théoricien russe Mikhaïl Bakhtine pour rendre compte de l’esthétique romanesque. Il présuppose que le texte littéraire ne peut être appréhendé qu’à partir de l’altérité traduite par la présence de l’autre dans le discours de soi qui devient l’espace d’une polyphonie de voies plurielles entretenant entre elles des rapports interactifs. Dans cette optique le sujet ou le moi ne peut être défini que suivant des rapports interrelationnels avec l’autre. Il nous a semblé intéressant de penser l’œuvre baudelairienne selon cette perspective dialogique car les motifs du dédoublement et les jeux de miroirs y sont fréquents d’autant plus que le sujet lyrique baudelairien se présente au lecteur comme une instance plurielle et éclatée .Dans ce cadre,  nous avons jugé nécessaire de faire, au départ, un rappel concis et bref du concept théorique du dialogisme tel qu’il a été élaboré par Mikhaïl. Bakhtine afin de voir de plus près comment il s’applique aux Fleurs du Mal et au Spleen de Paris de Baudelaire. Dans ce cadre nous pouvons citer les autres F. Yvon et F. Saussez qui précisent que "la notion de dialogisme développée dans La poétique de Dostoïevski, découle d’une conception anthropologique particulière qui attribue un rôle central à l’altérité dans la construction de l’identité. Le dialogisme serait la condition indispensable à la production de celle-ci [...] la notion de dialogisme signifie qu’il est impossible de concevoir l’être humain en dehors des rapports qui le lient à un autre être humain […]. L’altérité  est constitutive de l’identité ; elle offre la possibilité de définir comme sujet par le rapport d’extériorité à soi -même qu’elle permet d’établir [1]» .Cette citation nous est fort importante dans la mesure où elle nous permet de penser l’œuvre baudelairienne dans cette perspective dialogique telle qu’elle est théorisée par Bakhtine. En effet, Les Fleurs du Mal et Le Spleen de Paris sont bel et bien ouverts à l’altérité. L’autre, pour Baudelaire ce sont ses figures et ses personnages avec qu’il entretient des rapports interactifs et interdépendentiels pour pouvoir se comprendre, s’auto-analyser et se positionner conséquemment dans le monde. Baudelaire a entrepris une quête de la vérité de soi et du monde par le biais de ses créatures. A la manière de Dostoïevski, son texte est une pluralité de voix incarnées par ses figures et ses personnages qui ont l’air d’être des instances bénéficiant d’une certaine liberté et d’une autonomie de fonctionnement voire des instances qui parfois se détachent et se dissocient du monopole du poète pour lui permettre d’appréhender soi et le monde d’une façon objective.

Il s’agit donc d’une polyphonie exotopique puisqu’elle présuppose que le « moi »du poète s’ouvre au « soi » de l’autre -son personnage ou sa figure - jusqu’à s’identifier à ces derniers pour enfin faire le retour à soi d’une manière plus objective. Dans cette perspective, la citation qu’on a présentée au début de notre travail et notre analyse se rejoignent. Les même critiques explicitent le concept du dialogisme bakhtinien en précisant que : « Au fondement soi, il y a l’autre qui façonne de l’intérieur, en vertu du principe dialogique, les mouvements de la subjectivité. Sans ce rapport dialogique à cet autre, il est impossible de se construire comme soi. L’achèvement provisoire de soi est lié à la position extérieure que l’autre offre pour se comprendre […] L’autre est la condition nécessaire à la construction et au développement du sujet. Autrement dit, en dehors du rapport à autrui, il n’y a pas de sujet .Il n’existe pas de sujet en soi. Le sujet se définit dans le rapport qu’il entretient avec un autre sujet réel ou virtuel […] Sous cet angle la notion d’exotopie éclaire celle du dialogisme. Elle désigne la possibilité offerte au sujet dans le rapport dialogique, de saisir son lieu propre en transitant par le territoire de l’autre .L’exotopie offre une possibilité au sujet de sortir de ses replis habituels de la pensée et ainsi de se comprendre [2]». Ces idées coïncident avec la pensée baudelairienne qui ne peut se concevoir et se constituer qu’à partir de son rapport avec l’autre. L’être baudelairien, constamment inquiet et instable, éprouve le besoin de s’objectiver, de s’effacer en tant que moi et de s’assimiler à l’autre pour tenter d’avoir une image claire de soi. D’où son besoin insistant de communiquer avec ses créatures fictives que sont ses personnages et ses figures. Baudelaire, subissant les ravages du spleen veut s’examiner et se comprendre à travers l’autre à cause de cette ‘’incapacité d’être’’ [3] qu’il éprouve mélancoliquement. C’est donc le manque d’assurance et la fragilité du moi qui le poussent à se chercher à travers ses figures. Le dialogisme dans l’œuvre baudelairienne devient donc ‘’une forme de la conceptualisation du sujet’’ c’est-à-dire du moi pour reprendre l’expression de F. Yvon F. Saussez. Ce désir de dialoguer avec les figures mythiques ou allégoriques trahit, en vérité, chez le poète une faiblesse et une impuissance à s’appréhender d’une manière cohérente. Le sentiment de solitude, de fragilité ainsi que l’angoisse existentielle perpétuelle constituent tant de motifs chez l’être baudelairien le poussant à s’ouvrir à l’autre et à le convoquer. Assurément, le sujet lyrique baudelairien est une « instance éclatée » voire une conscience décentralisée d’où son continuel mécontentement. Cette constante inquiétude pousse le poète à se chercher inlassablement à travers l’autre qu’est son personnage .Ainsi, se projette-t-il dans ses créatures pour quêter les voies de la vérité dans toute sa singularité. Il a donc besoin de s’assimiler à chacun de ses créatures pour mieux se saisir et se ressaisir. Conscient du caractère éphémère et instable du monde et des choses, Baudelaire tente de se démultiplier dans figures afin d’avoir une image proche du vrai. Il a besoin de s’extérioriser pour pouvoir cerner son identité plurielle ainsi que la diversité du monde. Il n’y a rien d’absolu pour ce poète, tout est relatif car tout se métamorphose.

Conclusion :

Au final, il convient de s’interroger sur le résultat de cette quête identitaire par le processus du dialogisme et de la dépersonnalisation. Baudelaire parvient-il à se comprendre  au moyen de ces expériences poétique ? La réponse est aussi bien incertaine et pour le poète et pour le lecteur. En effet, cette démultiplication et ce dédoublement dans ses figures et ses personnages, aboutissent à un résultat désespérant. L’identité du poète reste ambivalente, opaque est inaccessible. Au lieu de se comprendre Baudelaire parvient à l’idée de l’impossibilité d’avoir une idée cohérente de soi. Nous pouvons étayer cette idée par une citation de l’auteure Katre Talviste qui précise que: « Baudelaire traverse de nombreuses identités et s’engage dans de nombreuses oppositions en cherchant à transposer son ‘’moi’’, et ce ne sont pas toujours les mêmes [4]». Baudelaire est un être trop complexe pour pouvoir se définir clairement. Son destin c’est la constante quête d’une identité dont on pourrait dire qu’elle ne peut être qu’instable et multiple.


                             Saket Walid est enseignant à L'université Centrale (Tunisie)




[1] - Frédéric Saussez, Frédéric Yvon, Analyser l'activité enseignante. Des outils méthodologiques et théoriques pour l'intervention et la formation, Presses Université Laval, 2010, pp.184-185.
[2] - Ibid., p.185.
[3] - Georges Poulet, Etudes sur le temps humain, Editions du Rocher, 1976, p.130.
[4] - Katre Talviste, La poésie estonienne et Baudelaire, p.138.

Interpretation

Demeures de Baudelaire