Pierre BRUNEL, "Baudelaire antique et moderne"


Présentation de l’éditeur :
Baudelaire n’a pas été seulement le présentateur du « peintre de la vie moderne », Constantin Guys. Il a été le chantre de la modernité. Non qu’il ait cherché, comme plus tard Rimbaud, à être « absolument moderne ». Mais il voulait accorder la poésie au rythme de la vie, en faire le miroir du présent en même temps que le miroir de lui-même.

Pourtant, le poète des Fleurs du Mal n’a cessé de se retourner vers le passé, et en particulier vers l’Antiquité gréco-latine. A Philoxène Boyer, qu’il accompagna dans ce que Claude Pichois a appelé « une bordée à Versailles », en 1853, il demandait encore plus tard des renseignements sur la Vénus de Milo. Son grand recueil poétique aurait pu rester intitulé Les Lesbiennes.

Lesbiennes antiques, la Sapho de « Lesbos », lesbiennes modernes ? la question rebondit. Elle est centrale pour quiconque lit et analyse l’œuvre de Baudelaire. C’est autour d’elle que Pierre Brunel a organisé les deux séries d’études réunies dans ce volume, sans souci d’exhaustivité, mais avec le désir de souligner d’autres « correspondances ».

Biographie de l'auteur :
Pierre Brunel, professeur de littérature comparée à l’Université Paris-Sorbonne depuis 1970, a été membre de l’Institut universitaire de France (1995-2005). Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont deux déjà sont consacrés à Baudelaire.

Notre analyse :
- par Sébastien Mullier

Avec l’adjonction d’une série inédite, « Tableaux parisiens », la deuxième édition des Fleurs du Mal (1861) consacrait pour près d’un siècle et demi de critique la modernité de Baudelaire. Dans son dernier ouvrage, Baudelaire antique et moderne (2007), Pierre Brunel a souhaité nuancer ce qui s’est imposé comme un lieu commun par trop réducteur : il montre comment le poète avait médité son recueil de 1857 comme un « hommage profond » rendu par les « muses tardives » du XIXe siècle aux beautés millénaires de l’âge grec[1]. Baudelaire avait en effet entrepris de ressusciter les grâces de la culture classique, non point en les conservant comme les dépôts surannés des temps anciens mais bien en modifiant leurs formes alors revivifiées, littérale métamorphose qui constitue « le possible de la poésie moderne[2] », voire une définition de la poésie elle-même. Pierre Brunel montre combien l’art de Baudelaire repose sur une tension entre l’immersion dans l’extrême modernité et la nostalgie de l’Antique, équilibre savamment préservé entre l’actualité vivante d’un dialogue – hypothétique ou avéré – avec ses contemporains (ainsi Hugo, Tennyson ou Schumann) et le souvenir des grands auteurs grecs, latins et médiévaux (comme Homère, Ovide et Dante…). C’est dans cette vaste intertextualité que prend acte la puissante dialectique qui gouverne la composition des Fleurs du Mal entre le bonheur de la science et la douleur de l’affect, entre le « plein de la mémoire » – réservoir exaltant de formes poétiques – et ce « vide[3] » dont Pierre Brunel identifie les multiples avatars : psychologique – la mélancolie – ou moral – le Mal –, théologique – l’Enfer – ou métaphysique – l’infini –, poétique enfin – la métaphore du « gouffre amer ». Comme Mnémosyne engendra naguère les Muses, qui présidaient selon leur nom à l’exercice inouï de la musique, ou poésie, l’exégèse parvient à porter à son évidence l’image tantôt extatique, tantôt ténébreuse, mais toujours inédite, que Baudelaire conféra aux figures anciennes de sa culture classique : on évoquera entre autres les amours de Sapho et le voyage d’Ulysse, l’exil d’Ovide et l’assomption de Béatrice…[4]

Soucieux de respecter toute la subtile complexité de ces tensions, Pierre Brunel analyse Les Fleurs du Mal selon une figure, véritable catégorie de pensée, qui est peut-être moins l’antithèse (elle-même trop radicale) que l’oxymore. Semblable au « thyrse » du Spleen de Paris, Baudelaire antique et moderne se distingue par une méthode qui allie à la rigueur de la précision la fluidité d’une pensée libre : la souplesse de l’armature générale et l’agilité des rapprochements analogiques répondent à l’exactitude du détail qui régit toujours les commentaires stylistiques, les analyses philologiques des langues anciennes et vivantes ainsi que les considérations d’ordre musicologique – elles-mêmes très souvent inédites (on songe aux pages consacrées à Baudelaire et Schumann). Considérable et maîtrisée, l’érudition de cet ouvrage n’omet pas de rendre régulièrement hommage à la postérité du poète – Swinburne ou Salah Stétié –, ainsi qu’aux maîtres des études baudelairiennes – Claude Pichois, Jean Starobinski, Mario Richter et John E. Jackson.

Par cette méthode à la fois sérieuse et élégante, Pierre Brunel montre combien la « mémoire mythique[5] » des Fleurs du Mal est la condition même de la plénitude poétique, tout en proposant en filigranes une conception de l’acte critique : le mystère d’une œuvre, autre nom du génie poétique, est indissociable de cette grande parole séculaire qui s’exprime à nouveau à travers elle en l'animant, le mythe. Ainsi, autour de ces vers où se ranime la légende, le commentateur doit-il tisser un réseau à la fois subtil et serré de références qui permettra de dégager, à partir de comparaisons – ressemblances et dissemblances –, un principe esthétique éminemment singulier. Dans ce livre où la poésie de Baudelaire est élevée à la puissance des textes fondateurs de la civilisation, l’enjeu est d’offrir à la pensée la double opportunité de rêver et de déduire à son tour : par des comparaisons originales qui conduisent à renouveler nos conclusions sur Les Fleurs du Mal, le dernier ouvrage de Pierre Brunel se révèle à la fois précieux et profondément suggestif, et l’on saluera cette ambition de mettre en lumière le voeu formulé par le poète : « que toute modernité soit digne de devenir antiquité[6] ».

    Fiche détaillée :
    Broché: 181 pages
    Editeur : Pu Paris-Sorbonne (5 avril 2007)
    Collection : Recherches actuelles littérature comparé
    Langue : Français
    ISBN-10: 2840504952
    ISBN-13: 978-2840504955


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[1] Il s’agit du cinquième poème des Fleurs du Mal, « J’aime le souvenir de ces époques nues… ».
[2] Charles Baudelaire, Victor Hugo, cité par Pierre Brunel, Baudelaire antique et moderne, Paris, P.U.P.S., coll. « Recherches actuelles en littérature comparée », 2007, p. 116.
[3] Ibid., p. 62 et 57.
[4] On lit sous la plume de Pierre Brunel : « Non seulement il [Baudelaire] a régénéré le classicisme, prouvant qu’il y a un gain à revenir vers le passé, mais son exemple a été source de jouvence pour la poésie moderne et cette modernité en poésie qu’il a de plus en plus passionnément défendue. » (ibid., p. 71).
[5] Ibid., p. 60.
[6] Charles Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne, ibid., p. 174.



Interpretation

Demeures de Baudelaire