LE FILM IDEAL


BAUDELAIRE Tout sur LE FILM IDEAL

- Nicolas Houguet

L'auteur des Fleurs du Mal n'a, à ma connaissance, jamais vu sa vie évoquée au cinéma. A l'heure où l'on tourne des biopics à tour de bras et sur des gens pour qui ça ne s'impose pas toujours, cet oubli a quelque chose d'étonnant. La vie de Baudelaire ne manque pas d'intérêt, bien au contraire. Mais la raconter de manière conventionnelle apparaît un peu trop convenu. Il ne s'agit pas de faire un film à montrer à des collégiens pour ses vertus pédagogiques (comme c'est trop souvent le cas en France), mais de réaliser une oeuvre à la hauteur de son modèle, un hommage digne de lui. C'est donc véritablement un sujet idéal pour cette rubrique, une invitation au voyage auprès de cet artiste majeur sous la caméra virtuose de Luchino Visconti.

On commencerait donc par un gros plan sur le Baudelaire des derniers temps, en 1867, un peu avant sa mort, le visage figé par l'aphasie, ne sachant plus que dire un mot, un juron « crénom ». On s'approcherait de lui jusqu'à saisir la flamme de son regard sombre (qui est si frappante sur ses photographies). On évoquerait sa vie en flashback, en commençant par l'image de son père idéalisé qu'il adorait, comme un homme épris de culture. On verrait la mort de cet homme, en 1827, alors que l'enfant n'avait six ans. Il a éprouvé dès lors un amour exclusif et oedipien pour sa mère. Il ne lui pardonnerait jamais son remariage avec un militaire nommé Aupick, qu'il détesterait avec une constance furieuse pendant toute sa vie.

Evoquer Baudelaire, c'est évoquer une rébellion, celle de sa jeunesse tumultueuse et dispendieuse, lorsqu'il dépensait à tous les vents l'argent que son père lui avait légué pour s'habiller élégamment, s'enivrer, fréquenter les bordels où il contracta très tôt la syphilis... Aupick décida de calmer ce beau fils incontrôlable en l'envoyant en voyages aux Indes. Le périple s'arrêta à l'Ile Maurice où Baudelaire puisa quelques inspirations pour ses poèmes futurs. Il serait bon d'entendre tout au long du film des extraits en voix-off et en guise de narration pour ancrer sa vie dans son art et les faire correspondre sans cesse.

A son retour à Paris, on verrait sa liaison orageuse avec Jeanne Duval, sa « Vénus noire », fréquentant les artistes et la décadence, s'initiant au paradis artificiels au club des Haschischins. Enfin, il écrivit ce recueil scandaleux Les Fleurs du Mal, qui fut interdit et amputé de ses poèmes les plus sulfureux, au terme d'un procès qui transforma le poète en paria. Il était de plus mis sous tutelle de longue date, ce qui lui faisait tutoyer la nécessité la plus absolue, quémandant de l'argent sans cesse auprès de sa mère. On le verrait finir sa vie dans la maladie, l'aigreur et l'amertume de ne pas avoir vu son talent reconnu.

Pour illustrer cette vie, il faudrait du souffle et de l'élégance, ainsi qu'un grand talent pour dépeindre la sorte de décadence raffinée qui attirait le poète, ainsi que les beaux arts pour lesquels il avait une fascination. C'est pourquoi Luchino Visconti aurait été le réalisateur idéal. Parce qu'il connaît l'esthétique que chérissait Baudelaire, cet aristocratie artistique qui le fascinait (Théophile Gautier, Balzac, Wagner et Edgar Poe), ce culte du beau que l'on voit par exemple dans Mort à Venise, Le Guépard ou Ludwig ou le crépuscule des dieux. Et il y a aussi l'érotisme, celui des bordels que Baudelaire fréquentait, l'ivresse des contrées exotique qu'il a pu entre-apercevoir. Et cet amour étrange et jaloux qui le liait à sa mère, ce goût pour l'ivresse et la décadence lorsqu'il s'adonnait aux drogues.

Il faudrait au poète ce traitement fastueux, ces plans qui ressemblent à des tableaux, pour épouser son regard et son point de vue. Mais il faudrait également le réalisme du réalisateur de Rocco et ses frères pour évoquer son dénuement, les milieux désargentés et interlopes où il évoluait, sa manière étrange de ne pas vouloir se sortir de sa misère. Il y aurait ce procès assez odieux pour condamner son chef d'oeuvre, que l'on verrait dans un lugubre clair-obscur, un peu comme le tribunal qui jugeait la démence de Louis II de Bavière dans Ludwig. Enfin, il y aurait cet effondrement final, dans une église en Belgique où le poète subit une attaque violente provoquant sa paralysie et son aphasie, alors qu'il était déjà rongé par la maladie, l'aigreur et la rancoeur, constatant l'échec de sa vie. On entendrait alors un peu des aphorismes amers de Mon coeur mis à nu, dont celui où il dit qu'il a senti « le vent de l'aile de l'imbécilité » le frôler.

La vie de Baudelaire est belle, riche et tragique. Il faudrait pour l'incarner un acteur qui exprime son ironie mordante, adopte son port que l'on dit élégant et farouche, son penchant pour la débauche et l'autodestruction. Peu de comédiens ont dépeint tout cela comme Terence Stamp (de plus, il aurait été réjouissant de le voir dans une oeuvre de Visconti). Il a cette allure à la fois maladive et aristocratique, ce quelque chose de britannique qui irait fort bien à Baudelaire. Il pourrait exprimer son esprit vif et tranchant, et sa déchéance, sa douleur de ne pas avoir pu prétendre à la gloire qu'il méritait.

Il s'agirait de retracer la tragédie de cet homme, la mettre en parallèle avec la beauté de son oeuvre, davantage que de raconter le destin d'une grande figure de la littérature française, de ces reconstitutions sans âme où l'on a l'impression que chacun des personnages se sent obligé de se tourner face caméra pour décliner son état civil. Il y aurait eu de l'émerveillement à voir revivre l'époque de Baudelaire, ainsi qu'à explorer ainsi son intimité. Ce film aurait été beau comme un grand opéra, une grande tragédie avec beaucoup d'ambiances différentes pour dépeindre toutes les nuances de son existence, avec de plus un comédien au registre suffisamment subtil et vaste pour suggérer toutes les facettes de ce personnage captivant.

On aurait là une oeuvre fascinante. Il est à souhaiter qu'elle se fasse un jour, avec un regard audacieux pour la mettre en scène, qui renouvellerait le genre très académique du biopic. Il faudrait cela pour rendre justice à cette grande et tragique existence. Personnellement j'applaudirais devant un tel film et c'est déjà assez envoûtant de simplement l'imaginer.

Photo: Charles Baudelaire, Luchino Visconti, Terence Stamp
 11 décembre 2008
Source: www.dvdrama.com
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Interpretation

Demeures de Baudelaire